Jeu, Sep 21, 2017
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Port sur la tête

 

Le travail étant le même, pour eux, Roger va commencer par me parler du transport des charges à l’aide d’une sangle passée sur la tête - et non pas sur le front comme le disent souvent les ethnologues en parlant de ‘bandeau frontal’, pace qu’ils n’ont pas eu l’occasion de porter une charge avec un bandeau, une corde ou une lanière. Le bandeau est toujours sur les cheveux, partout dans le monde, pour tous ceux qui portent de cette manière.

Et Roger commence : "Sur la tête, j’ai porté beaucoup de choses : avec la sangle, on transportait soit le fumier, 3 Serres Michel, 1999 Variation sur le corps Paris, Fayard p. 95 soit les pommes de terre… tout un tas de choses qui pouvaient aller dans la hotte".Et je m’aperçois alors qu’il y a des hottes qu’on ne porte pas avec deux bretelles, mais avec un bandeau de tête et cela, non pas au bout du monde, mais chez nous, dans les Pyrénées !

Et puis, mes questions sur ce qu’on fait faire à la colonne vertébrale l’intéressent ; on sent, qu’en luimême, il a senti et qu’il comprend ce que je lui demande : "pour la colonne vertébrale, c’est le même travail que directement sur la tête" .Il revient sur le bandeau de tête : "on sent de soi-même où placer la sangle". Il me
montre avec une corde qu’il avait sous la main, et, évidemment, comme je pouvais m’y attendre, il ne la place pas sur le front, mais sur la tête

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"Pour descendre les isards, c’est exactement comme sur les photos…" et il insiste "pour la colonne, c’est le même travail… j’ai même porté deux isards à la fois. On partait de Couflens vers minuit et on revenait à la même heure. On faisait des kilomètres pour aller chercher ces bestioles et il fallait revenir avec elles… Je prenais une poignée de foin, je la mettais dans le béret, et les pattes de l’isard dessus. Tout le corps est légèrement penché en avant… selon qu’on monte ou qu’on descend, le corps sent ! " Évidemment qu’on sent comment garder l’équilibre et ne pas perdre la charge, mais comme c’est intéressant cette précision face à moi et à mon petit carnet ! "On sent"… Et je pensais, rêveuse, au mal qu’il faut se donner pour que les gens des villes, ceux qui ont fait des études, sentent, s’incarnent dans leur chair et que leurs nerfs puissent se faire entendre à leur cerveau réceptif, le cerveau animal, celui des enfants et des analphabètes. B.K.S.Iyengar me disait souvent : "les débutants ne sentent rien" et c’est tellement vrai ! Et combien de temps certains d’entr’eux restent-ils débutants ! Tandis que ces gens qui n’ont pas endormi la partie sensorielle de leur cerveau, sentent : "on sent où placer la sangle"… "le corps sent" !

C’est exactement ce qu’Iyengar tentait de nous faire comprendre avec ses mots d’Oriental - si difficiles pour nous 4: "L’intelligence se déploie avec le mouvement du corps. Ceci est la maturité." Et il expliquait : " Comment projeter l’intelligence depuis sa source ? L’intelligence ne doit pas être morcelée ; l’intelligence peut-être maintenue dans la tête et projetée dans le dos puis dans la région lombaire, etc. " Il s’agit d’intelligence sensorielle, évidemment. On sent l’inclinaison à prendre selon qu’on monte ou qu’on descend.
Évidemment, bien des gens prennent automatiquement cette inclinaison, mais qui peut se vanter, en ville, de sentir son aplomb changer quand, sur l’escalier mécanique, les marches commencent à se former, que ce soit à la montée ou à la descente ? Et qui l’a tellement bien senti qu’il penserait à le dire ?4

"On marche légèrement incliné" dit Roger, et il faut remarquer qu’il ne dit pas ‘courbé’ ; en effet, les deux mots ne recouvrent pas du tout la même sensation, la même attitude : ‘incliné’, c’est tout le tronc - qui ne peut pas changer de forme, puisqu’il est étiré à contre-poids de la charge - qui se penche en avant depuis l’articulation des hanches. Le mammifère humain, tout au long des millions d’années que l’évolution a mis pour en faire un bipède, est parti de la quadrupédie : un tronc et quatre pattes.